3 – La chute, le temps [2009/2010]

Rodolphe Cosimi. Adagp Paris, 2018

Rodolphe Cosimi. Adagp Paris, 2018

 

Rodolphe Cosimi. Adagp Paris, 2018

 

Rodolphe Cosimi. Adagp Paris, 2018

 

Rodolphe Cosimi. Adagp Paris, 2018

 

Rodolphe Cosimi. Adagp Paris, 2018

 

Rodolphe Cosimi. Adagp Paris, 2018

 

La chute, le Temps

Inéluctable. Volontaire. Coule, se meut, chute, la peinture, comme une matière d’architecture, un magma. De la couleur agressée émerge une force, une énergie de la trace, sans compromis. S’accepte, se refuse, se partage. La maîtriser ou s’en remettre à elle, voilà la décision terrible à prendre sur son territoire. Prend corps et liberté dans sa chute propre. Un fluide s’abandonne sur l’espace de la toile en laissant cette empreinte de mémoire, son lieu, son temps, son repère qu’il révèle et puis abandonne. Dans la séquence, c’est une épaisseur du temps qui tire un trait sur son histoire, sur son errance.
La coulure aboutit dans l’espace où s’agite chaque élan jusqu’au vertige. Dans cette liberté apparente, une indifférence, non détachée d’un fond de vie, elle s’invente une fin ou ressuscite, à l’origine d’une beauté, d’une naissance. Difficile est le visible du temps, gouffre de la couleur. Sombrant dans l’oubli et les régions de la toile, elle cicatrice la blessure, incise d’une temporalité, de sa lenteur, en figeant les fragments de son effondrement, de sa ruine, de sa gravité assurée. Révèle sa présence pour goûter le souvenir du présent. Les récits fractionnés d’une histoire, si courte soit elle, mais vécue. Chute d’Icare. Secondes, minutes, éternité. Dans cette partition du temps, le corps se pétrifie, transite dans la succession des révolutions. Solitude de la peinture que l’on craint ou que l’on fuit, où l’on se réfugie.
Du vide d’où elle provient, elle repart, capte et scelle dans ses réseaux de partages, d’ajouts. Conquis en dépit de ce qui la précède, un axe sans fin, sans réserves. S’alterne, apparaît puis s’enfonce dans ses effacements, phénomènes des formes cachées du réel, hors de l’univers des similitudes. Chaque projet est une usure du temps, un glissement sur l’origine. Mais de quel temps s’agit-il ?
Coulure. Fine couche, se contracte , se dilate, s’épanche, absorbe le monde et dédouble quelque chose d’elle, en retrait, suivant son propre mouvement. Coule, s’étire, met au grand jour, trouble, s’achève. Où vont donc cette charge du passé et ce pressentiment du lendemain ? Coulure, essence et présence. Se hissant à sa hauteur, dans sa chute, la peinture s’articule dans l’expression, s’isole, libre de contraintes, de restrictions, l’espace d’un instant.
Dans le débordement des apparences, elle trouve sa solution, sa voie au confins d’elle-même, se délivre et défait la peinture, l’homme. Témoigne les moments d’horizons dévoilés derrière les rideaux de silhouettes. Comme s’inscrit le temps et non la matière éphémère, simulacre d’immortalité, dans cette dangereuse satisfaction de la chute originelle mais dans l’immuable fugacité de la trotteuse. De bords à bords et au-delà. Des marges, masques, l’intérieur du temps, un infini sans bordures, la peinture. Elle rythme et reflète dans ses lumières parcimonieuses le mouvement qui appelle notre basculement.
La menace d’une résistance écartée, la masse se transmet, prise rapide, prise lente, prise solide, prise durable, coulées, retenues, les imperceptibles mélanges s’additionnent, sans entrave, dans leur expérience propre et des bribes de leurs durées. Dans la valeur du lieu qui n’est pas que sa surface, la peinture s’abîme, en ce qu’elle montre, en ce que son corps, sa peau, coulure sature. Insoumise. Un corps qui travaille pour ne pas s’effondrer, échapper à l’horizontalité du temps, la lourdeur de la réalité, et relier à la terre l’existence, paradoxe. Se redresse en permanence, flottant librement. Dans ces écarts, dans nos ombres et reculs, lieux étranges, la peinture ne répond aucunement mais implique. Son visage glisse, danse, se réfugie dans la force ou la faiblesse des imprévisibles.
Éveil de la verticale, gain sur cette force d’attraction souterraine. Coulure, ou sortir différent, efface ce qui existe, éclaire l’inquiétude, noie le fondement des certitudes. Peinture qui devient ce qu’il reste à parcourir dans le peu de temps dont le visible dispose. Approche du devenir, s’écarter de la norme immanquablement. Équilibre instable. Équilibre improbable, entre un temps qui défile et une liberté qui construit.
Rodolphe Cosimi –  New-York, Août 2009
Texte d’introduction du catalogue de l’exposition Espace St Bernardin Le Cannet
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