Textes

COSIMI. Le TEMPS ABSOLU DES ABYSSES. Par Jean-Louis POITEVIN

Critique d’art Aica France

Ondes gelées à la surface du temps traversées parfois par des lignes de sang, des larmes amères, des remords incernables, les premières Coulures de Rodolphe Cosimi dessinaient sur la nuit des lignes indécises. La matière, parfois granuleuse, laissait deviner derrière ces écrans et écrins de couleur des profondeurs inconnues.
Encadrées de bordures noires rectilignes, les Coulures de la seconde série étaient souvent balafrées d’une ligne étrange. D’un blanc pur, cette ligne contredisait le mouvement général qui gouvernait l’ensemble de la toile, et conduisait le regard et l’esprit, à concevoir à l’intérieur même du visible l’existence d’une dimension improbable mais vraie. Les Coulures de la troisième série que Rodolphe Cosimi a réalisées en 2008 nous conduisent dans des régions très rarement explorées par la peinture.  Si les mouvements ascendants et descendants continuent de se partager l’espace du tableau, les formats, sensiblement plus petits et le recours au papier de préférence à la toile permettent de donner vie à de nouvelles visions.  Toutes les formes naissent là encore des coulures, c’est-à-dire d’un jeu complexe rendu possible par la dextérité de l’artiste à jouer de la pesanteur, les capacités d’absorption du support et la mobilité même des couleurs. Mais nous ne sommes plus face à un rideau de scène captant les pleurs du temps sur la surface de l’œil.
Rodolphe Cosimi réussit en effet à faire naître des formes abyssales qui, si elles relèvent des lois générales de la physique, échappent à celles qui guident la main des hommes.  Monter, descendre, s’élancer, tomber, glisser, ces mouvements engendrés par les coulures désormais se confondent. Ils entrent dans une sorte d’indistinction générale qui permet à d’autres forces de déterminer les formes à naître.  Ce ne sont plus des lignes que nous voyons, ce sont des réseaux de  végétation inconnus, des bulles aux allures de fantômes célestes, des explosions sous-marines, des fleurs évanescentes, des bancs d’énergie pure qui prennent possession de l’espace de la toile et nous invitent à inventer un autre temps ou à reconnaître qu’il existe puisque nous le voyons à l’œuvre.
En réussissant à capturer ces flux, habituellement imperceptibles à l’œil nu, Rodolphe Cosimi rejoint la lignée des peintres « informels » qui seuls savent transformer en vision le monde invisible des atomes, des courants de l’âme, des songes. Aucun œil, même muni d’un appareil puissant, ne peut « voir »  s‘il n’est pas connecté à l’imagination et à sa source intime et secrète, le temps absolu.
Ainsi, ces coulures accèdent-elles à une nouvelle fonction dans l’œuvre de Rodolphe Cosimi. En effet, de témoin du passage du temps des hommes, elles deviennent l’incarnation des forces mêmes qui, dans les abysses sous-marins, dans les profondeurs de la terre et tout autant dans les régions incernables du cosmos, participent à la genèse même du temps absolu. C’est pourquoi nous ne voyons pas sur ces toiles des représentations de formes existantes, mais bien quelques-uns des essais auxquels la « nature » à chaque seconde s’essaye, loin de nos regards épuisés de l’épier et Rodolphe Cosimi nous les montre au moment même où elles s’inventent dans le temps absolu de l’univers.
La force des œuvres de Rodolphe Cosimi tient tout entière dans cette capacité rare qu’il a de réussir à faire accéder l’insaisissable au visible, parce qu’il est à la fois un passeur discret et un rêveur efficace.

 

PALYNGENESIE DE LA CHUTE. Par Frédéric-Charles BAITINGER

Critique d’art Aica France

Et si toute forme ne représentait qu’un mouvement sur le point de s’éteindre – un vol arrêté ? Les grecs déjà comprenaient ce principe et Aristote le premier : l’entéléchie (l’acte) d’une forme n’exprime sa vérité qu’à l’instant où son énergie cesse, où l’effort qui la poussait à devenir autre chose s’est lui-même épuisé. Spectateur lucide de cette triste vérité, Rodolphe Cosimi nous en dévoile pourtant l’énigme – l’inavouable secret : toute forme est vivante aux yeux de l’initié. D’abord déposée comme une goutte, la matière fluide coule puis lentement se fige sur la toile en une longue traînée. Involuées, les coulures de Rodolphe Cosimi exhibent leur mort programmée; la fin calculée de leur délire cinétique. Ligne incertaine, mais pourtant bien réelle, l’espace de la toile est leur bande d’arrêt. Chaque série de Coulures est l’effet d’une résistance, la trace visible d’une puissance sauvage enfin domptée.

Mais de l’eau à la terre, et de la terre au feu se joue aussi l’agonie continue d’une force qui décline sans jamais pour autant renoncer à faire de sa chute le prolégomène de sa lente remontée. Rodolphe Cosimi le sait : si le temps est le chiffre du mouvement, ce qui dure, en revanche, ne saurait se mesurer – sinon en terme d’intensité lumineuse, de résistance surmontée. Du temps, donc, les coulures sont le chiffre, les marques discontinues de sa durée. Mais pour qui veut connaître l’intensité de leur lutte – la puissance de leur déclivité – celui-là ne peut que les imaginer en marche, les voir se relever. Comme l’écrit Hamann : « Ici bas, il n’est question ni de métamorphose, ni de transfiguration en la nature divine, mais du vieux mot de régénération. » Entre la série I et le série III, n’est-ce pas d’ailleurs à une lente régénération des formes pesantes que nous assistons; à leur déclosion hors du cadre qui les figeait ? Des traînées lourdes et pesantes de la série I – toutes inclinées vers le bas – la série III semble avoir tout oublié (ou presque) : des bulles traversent maintenant les toiles comme si le ciel les appelaient. Ô légèreté ! Le désespoir s’envole sur tes ailes et surmonte les obstacles qui jusqu’ici te poussaient à suivre les pentes de ta gravité. Explorateur patient de cette ligne fragile où les contraires se mêlent et vacillent, Rodolphe Cosimi semble vouloir nous poser cette question : est-ce plutôt la forme immuable et morte que tu perçois dans mes toiles, ou bien la poussée d’une force que ton imagination peut continuer ? Dis-moi si ce que tu vois chute, ou bien si, comme par miracle, tu le vois remonter ? C’est à cette condition seule que je pourrais te dire si ton regard est celui d’un initié – ou bien si toi-même tu restes le triste chevalier d’une vérité qui pousse les objets du monde à mourir pour que nous puissions les nommer.

«Liquide est par définition ce qui préfère n’obéir qu’à la pesanteur plutôt que de maintenir sa forme; ce qui refuse toute forme pour obéir à sa pesanteur et qui perd toute tenue à cause de cette idée fixe, de ce scrupule maladif». Francis Ponge.

 

ENTRE ULTIMES HAUTEURS ET ULTIMES PROFONDEURS. Par SALVATORI

Critique d’art

Si la peinture est une rencontre, elle est avant tout une ouverture. Ouverture vers une dimension nouvelle. Rencontrer la peinture informelle de Rodolphe Cosimi n’est, à première vue, pas chose évidente car la lecture de l’œuvre reste ici pour le regardeur, comme une épreuve initiatique à laquelle il doit faire face. Après la confrontation, l’œuvre s’ouvre, s’accède, se révèle.

Ce qui est marquant dans la démarche du peintre Rodolphe Cosimi, est cette approche picturale à la fois physique, poétique et philosophique. On perçoit bien que les Coulures sont les mots personnels de l’artiste et qu’à travers elles, il exprime l’expérience et sa concrétisation par un mouvement libre de la peinture. La démarche sérielle à laquelle il est attaché, comme celle présentée ici même à Nice, montre cette nécessité d’élaborer un nouveau langage et de l’amener à s’enrichir avec le temps sans toutefois savoir où il peut aboutir. Cette prise de risque ne laisse pas indifférent.

C’est une peinture devant laquelle on s’arrête, devant laquelle on se questionne aussi. Si le regardeur médite ou observe, il peut être amené à déceler, au-delà de l’esthétique, l’apport en substance d’un tel travail dans l’Art d’aujourd’hui. Car ce que peint Rodolphe Cosimi se situe finalement davantage dans la lignée de ce qu’ont réalisés les grands peintres dans l’Art du 20ème siècle que dans celle de nombreux artistes contemporains préoccupés à séduire le public et courir le marché de l’art en fonction des tendances.

S’inscrire, c’est transposer ce que l’on est et non ce que l’on demande d’être. Ainsi, derrière ces rideaux aux variations de couleurs au pouvoir émotif, ces coulées d’acrylique générant une dynamique autonome, on voit poindre la volonté de se démarquer par une recherche forte, celle de l’action spontanée de la peinture avant même celle du peintre.

C’est à partir de Coulures 25.S1.2007, que l’artiste s’engage dans la recherche d’une facture plus pâteuse caractérisant la Série 2, dans un travail intégrant une matière plus dense, convaincu d’accrocher ainsi plus de lumière et créer un contraste plus saississant encore. A travers les différents plans perceptibles se creuse alors une profondeur, expression spatiale que l’on retrouve à chaque instant, lié à la sensation d’un événement pictural presque céleste.

L’équilibre se meut sur la toile à travers un espace strict, exigeant, voulu. Le format carré structure le terrain expressif, les plages noires viennent agir comme des fenêtres renvoyant vers les deux axes auxquels tend la mise en évidence de la trajectoire ciselée, guidée par la main de l’initiateur. Le peintre investit une dimension dans laquelle la coulure parle vraiment dans sa réalité corporelle.

Si la verticalité est un vecteur de la composition, on parcourt les œuvres de l’artiste niçois comme on part dans une traversée verticale se profilant entre d’ultimes hauteurs et d’ultimes profondeurs. L’équilibre, sans cesse renouvellé, est tour à tour renforcé ou remis en question par ces lignes blanches, fusionnelles, passages lumineux qui apparaissent, chutent et se figent de manière aléatoire dans la toile évoquant peut être le mystère de notre condition.

Si ce qui a été accompli semble déjà nous apporter un élément de réponse, il n’y a que le temps qui puisse dire si nous sommes en présence d’une œuvre marquante de notre époque. Ce qui est sur est le talent de Rodolphe Cosimi qui ose prendre le risque de peindre en liberté contre toute attente, lancé dans une aventure qui, comme toute aventure, comprend sa part de rêve mais aussi de danger.

 

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